
C'aurait pu être le titre du nouveau livre du père Patrick Desbois afin de présenter le travail colossal mené, jusqu'à présent dans l'ombre, pour donner la parole aux derniers témoins de l'extermination des Juifs d'Ukraine.
Enfant, c'est auprès de son grand-père Claudius, volailler à Chalon-sur-Saône, que Patrick Desbois a appris le poids du silence. La guerre vient alors de s'achever et l'homme, malgré les questions incessantes, refuse obstinément d'évoquer sa longue détention en Ukraine, à Rawa-Ruska. Pour toute réponse, il se contente un jour de lâcher : « Pour nous, dans le camp, c'était difficile ; il n'avait rien à manger, on n'avait pas d'eau, on mangeait de l'herbe, des pissenlits. Mais pour les autres, c'était pire ! »
Un million et demi de mortsEn 2003, c'est dans l'espoir de découvrir ce qu'ont alors subi « les autres » que Patrick Desbois, devenu prêtre après avoir suivi des études d'histoire et de mathématiques, se rend à Rawa-Ruska. Là, il convainc le maire de l'emmener sur la fosse où ont été jetés 1 200 Juifs fusillés par les Einsatzgruppen, en 1943. « Ce jour-là, je me suis trouvé devant une centaine de personnes très pauvres dont la plupart tenaient leur vache en laisse, se rappelle le prêtre. L'un après l'autre, ces gens, qui s'étaient tus pendant des décennies, m'ont alors raconté avec leurs mots très crus comment s'était passée l'exécution des Juifs. Régulièrement, ils se tournaient vers moi pour guetter ma réaction, comme pour voir si j'étais capable d'encaisser leur terrible récit. »
Rapidement, le prêtre décide de renouveler l'expérience dans d'autres villages avec le double souci de raconter la « Shoah par balles », qui selon les récentes estimations de plusieurs historiens aurait fait un million et demi de morts en Ukraine, mais aussi de donner une sépulture aux victimes. Avec les encouragements du cardinal Jean-Marie Lustiger et le soutien du Vatican, il épluche les archives, s'adjoint les services d'historiens spécialistes du nazisme et multiplie les voyages en Ukraine. « En donnant la parole à tous ces témoins directs, il a profondément bousculé l'histoire de la Seconde Guerre mondiale qui, longtemps, a eu tendance à sous-estimer le bilan de la Shoah par balles », explique Édouard Husson, maître de conférence en histoire contemporaine à la Sorbonne. Signe de la reconnaissance accordée à ses travaux, Patrick Desbois coanimera cette année, à l'université Paris-IV, un séminaire consacré à l'extermination des Juifs d'Ukraine.
Source: Lefigaro.fr